15 des. 2007

González Ledesma, Francisco

Jean-Jacques Fleury, Claude Mesplède

[Pseudonyme: Silver Kane. 17 mars 1927, Barcelona]. Espagnol. Il est natif de Poble Sec, un de ces quartiers populaires de Barcelone qu'il affectionne tant, de l'une de ces rues grouillantes de vie qu'il a su si bien décrire et faire vivre dans toute son oeuvre.
Très jeune, il a manifesté auprès de ses camarades un grand talent de conteur. Malgré les difficultés économiques de sa famille et la dureté des temps (dictadure, autarcie franquiste de l'après-guerre), il a pu suivre, tout en travaillant, des études de droit. Mais rapidement déçu par le peu de possibilités que lui offrait le métier d'avocat, il a voulu, en pleine dictadure, réaliser un vieux rêve d'enfance: être journaliste. Il le devient en 1963 (dans divers journaux, El Correo Catalán notamment, avant d'intégrer La Vanguardia dont il a été rédacteur en chef) lorsque le régime a quelque peu relâché l'étau de la censure sur la presse.
Le démon de l'écriture ne l'a jamais quitté; mais l'interdiction --par trois fois-- de son premier roman Sombras viejas (publié en français en 2005 sous le titre Ombres du passé dans une version revue par l'auteur), bien que récompensé par un prix prestigieux (Prix international du roman attribué le 8 mai 1948 par un jury présidé par Somerset Maugham), a retardé jusqu'en 1977 ses vrais débuts littéraires avec Los Napoleones. Écrite en 1964, douze ans avant le retour de la démocratie, et non présenté à la censure par l'éditeur qui craignait l'interdiction, cette oeuvre, véritable fresque de l'Espagne et de la Barcelone des débuts de la guerre civile jusqu'aux années 60, voit s'entrecroiser et se heurter les éternels gagnants issus de la bourgeoisie catalane et les sempiternels perdants de l'Histoire dont les luttes, de quelque bord qu'ils soient, n'aboutissent qu'à l'amertume de l'échec.
Entre temps, González Ledesma a cultivé --tant par goût de l'écriture que par nécessité financière-- le genre populaire (pulps d'aventures de cow-boys), sous le pseudonyme de Silver Kane (plus de cinq cents titres, de 1951 à 1981, constamment réédités); il a été également le scénariste d'une bande dessinée mettant en scène Dan, un inspecteur de police.
C'est dans Le Dossier Barcelone (El expediente Barcelona, 1983, finaliste du Prix Blasco Ibañez) que son personnage le plus célèbre, l'inspecteur Ricardo Méndez, fait sa première apparition. Ce policier hors norme, attachant et déroutant, a été, jusqu'en 2006, le héros de sept romans dont Chronique sentimentale en rouge (Crónica sentimental en rojo, 1984), Prix Planeta 1984, La Dame de Cachemire (La dama de Cachemira, 1986), Prix Mystère du meilleur roman étranger, Le Péché ou quelque chose d'aprochant (El pecado o algo parecido, 2002) et Cinq femmes et demie (Cinco mujeres y media, 2005), auxquels il faut ajouter un recueil de nouvelles: Méndez (2003). Pour González Ledesma, "fouiller dans les entrailles d'une ville, d'une société", telle est la mission que doit s'assigner le roman "policier". Aussi n'y a-t-il aucun hiatus entre ces ouvrages et Soldados (Soldados, 1985), où trois hommes, trois "soldats" d'une guerre qui n'en finit pas, sont tragiquement confrontés à un passé qui n'a jamais cessé de les hanter et qui réapparaît brutalement sur fond d'une Barcelone des années 80, ni avec la trilogie que forment Los Napoleones, Le Dossier Barcelone et Los Símbolos (Los Símbolos, 1987), lesquels constituent une saga de Barcelone, une véritable histoire politico-sociale de la cité de 1936 à 1982.
Tout autant que dans la série consacrée à Méndez, une écriture noire permet de faire resurgir l'Histoire --les histoires--, la mémoire de tout un peuple, de toute une ville. Et cette plongée dans un passé que tous voudraient bien oublier et occulter, éclaire sous un jour très cru un présent qui est loin d'être conforme à celui pour lequel bon nombre de gens --dont les héros de González Ledesma-- ont lutté et se sont sacrifiés. Enfin, autre attrait, et non des moindres de cette oeuvre: dès les premières lignes, on ne peut manquer d'être saisi par un style, une "écriture touffue et fleurie, audacieuse, souvent baroque... [qui] flirte en permanence avec la préciositéet se rétablit dans l'éclat de rire d'un dialogue ou la surprenante virtuosité d'une description", selon Patrick Raynal. Et cette écriture fait merveille pour exprimer toute la truculence matoise de Méndez.
42 kilomètres de compassion (42 kilómetros de compasión, 1986) et Ciné Soledad (Cine Soledad, 1993) associent le roman noir et le sport (marathon pour le premier et boxe pour le second) et ont reçu le prix du roman décerné par la revue sportive Don Balón. La revue Cambio 16 a publié en 1990, dans sa série Cuadernos del asfalto, la nouvelle très noire et très cruelle: La Douce mademoiselle Cobos (La dulce señorita Cobos). Durant l'été 1999, le journal Le Monde, dans sa série sur "les robes de mariées", a publié L'Antiquaire (uniquement sur le site Internat du journal).
Fardeau d'un passé que l'on se refuse à oublier et vengeance longuement mûrie qui au bout du compte s'avêre dérisoire, tels sont les thèmes centraux de Tiempo de venganza (primé en 2003 à la Semana Negra de Gijón), Cinco mujeres y media (2005) et Cendres (Ceniza, 2003) dans lequel deux avocats à la retraite ont projeté d'assassiner un ancien phalangiste, ainsi que de Negra y criminal (2003), anthologie du "noir" hispanique, où une jeune femme noire règle son compte à une belle brochette de "salauds".
Dans Purée d'avocat sauce chili (2002), Ledesma plonge Le Poulpe dans les coulisses peu ragoûtantes de la dictadure pinochetiste et dans une sinistre affaire qui a pour origine des enlèvements d'enfants par les militaires. Tandis que dans El vampiro del Paseo de Gracia (publié en feuilleton dans La Vanguardia en juillet 1990 et revu en 2004 pour sa publication prochaine en français), il nous livre sa vision de quelques épisodes clefs de l'histoire de Barcelone, du Moyen-Âge à nos jours, toujours sous l'angle des "perdants" et des oubliés de l'Histoire. Paco Ignacio Taibo II a été sensible à cette vision de Barcelone: "Il existe peu de Barcelone aussi noires que la sienne... Il y en a peu d'aussi âpres, d'aussi corrompues, d'aussi cyniques et par là même d'aussi bien représentées, avec ce mélange d'amour et de haine qui caractérise la meilleure littérature urbaine de cette seconde moitié du XXe siècle..."
Alors qu'il vient de publier ses mémoires, Historias de mis calles [Histoires de mes rues], Ledesma reçoit le premier Prix Pepe Carvalho, attribué en 2006, "pour son apport au roman noir européen et espagnol", le jury considérant qu'il était le candidat idoine pour cette première édition. [JJF & CM]

Dictionnaire des littératures policières. Sous la direction de Claude Mesplède. [s.l.]: Joseph K, 2007. 2 v.