20 abr. 2011

Il ne faut pas mourir deux fois

Thomas Bauduret

Fellini revu par Almodovar

Il ne faut pas se fier au surtitre "Une enquête de l'inspecteur Méndez" de la quatrième de couverture et s'attendre à un polar à l'ancienne : il y a autant de différence entre, disons, un Wexford et un Méndez qu'entre une tasse de thé dans un pub Londonien et un shot de tequila arrosé d'une pinte dans une calle de Barcelone. L'un et l'autre peuvent se savourer, mais pas de la même façon ni au même moment... Retour de Méndez donc, le vieux chien méprisé de tous, flic au bord de la retraite, au bord de tout, mais qui refuse néanmoins d'abandonner son os tant qu'il ne l'aura pas rongé jusqu'au bout...

Francisco González Ledesma commence fort avec une série de faits chocs apparemment sans rapports : un pacte de suicidés qui fait qu'une femme tue son mari au moment même de leur mariage, l'horreur d'une maison où l'on prostitue une jeune trisomique, l'itinéraire d'un tueur à gages de fortune qui porte la taule en lui, sur lui comme une seconde peau... Tout ce petit monde digne d'un film de Fellini revu par Almodovar semble s'agiter au ralenti, suivant son itinéraire du zéro à l'infini jusqu'à un final assez extraordinaire dans lequel, bien sûr, toute les pièces s'emboîtent — et dans lequel l'auteur démontre que lui aussi peut faire dans le grand spectacle s'il le veut.

S'il décrit l'horreur au quotidien, la patine des choses et le long cheminement inéluctable qui mène à un moment de violence absurde, Francisco González Ledesma le fait de façon factuelle, réservant ses plus belles pages à des descriptions empreintes d'une sorte de lyrisme doux-amer, le tout se clôturant en beauté par un dernier chapitre fuligineux qui donne une touche profondément humaniste à l'ensemble. Mais Francisco González Ledesma semble mépriser les gros effets de cymbale, préférant une petite musique qui devient de plus en plus entêtante au fur et à mesure du roman.

Loin de l'intrigue complexe, des personnages fouillés, c'est cette impression lancinante qui reste en mémoire, celle d'avoir parcouru le même chemin que les personnages (fussent-ils peu reluisants) sous l'égide d'un démiurge diabolique. C'est ce qui fait de Francisco González Ledesma un auteur décidément hors norme, aidé par une traduction qu'on imagine impeccable. Le tout avec la qualité de fabrication habituelle des livres de L'Atalante qui en fait un ouvrage qu'on a plaisir à mettre en avant dans sa bibliothèque. Ce qui n'est pas négligeable non plus…

On en parle : La Tête en noir n°148

Citation: Méndez était un chien des rues, or ces bêtes-là désobéissent.

K-Libre, 20 avril 2011